Le boulevard Saint-Laurent et son histoire…

 

À travers le temps, le boulevard Saint-Laurent s’est métamorphosé. Il a été un simple chemin rural puis le foyer d’une activité industrielle intense. Ce chemin sera le tremplin des nouveaux arrivants dans le Nouveau Monde de la Nouvelle-France à aujourd’hui. À la découverte de la « Main »!

En 1672, Dollier de Casson trace une grille des rues et apparaît la petite rue Saint-Lambert qui sera l’embryon du chemin Saint-Laurent.

Chaussegros de Léry  fait ériger des fortifications  entre 1717 et 1744. On y trouvait huit portes : cinq côté fleuve donc plus faciles à défendre. Et trois sur la terre ferme. Une à l’est, une à l’ouest et une au nord. La porte nord : Grande Porte Saint-Laurent.   Ce chemin existait déjà à partir  de  1717.  Il sera le premier chemin menant au nord.

Le Chemin Saint-Laurent est un chemin public (un chemin du Roy) reliant la ville à la Côte Saint-Laurent (boulevard Crémazie) dès 1721. Entre les fortifications et l’actuelle rue Sherbrooke se formera autour de ce chemin le Faubourg Saint-Laurent. Le développement des faubourgs hors des fortifications  plus au nord est dû au Chemin Saint-Laurent.

Éventuellement, l’espace finit par manquer à l’intérieur des fortifications. Il n’y a plus de terrains peu coûteux et les règlements pour prévenir les incendies poussent des habitants au nord du ruisseau Saint-Martin. Ce ruisseau fut canalisé et disparaît au début du 19e siècle. Il était situé à l’emplacement de la rue Saint-Antoine et lui était parallèle. Un petit pont de bois l’enjambait. 

En 1725, 90% de la population vit à l’intérieur des fortifications.  Puis en 1781, on compte plus de maisons dans les faubourgs que dans la ville. La proximité du faubourg Saint-Laurent à la ville lui assure l’accès à son marché principal.

La « Main » abrite au milieu du 19e,, artisans et petits marchands.

Début 19e, les fortifications tombent en ruine et nuisent au mouvement des biens et des personnes.

Après la démolition des fortifications en 1814 et l’arpentage des faubourgs en 1825 débuteront deux nouveaux phénomènes : l’urbanisation et la spéculation foncière.  Le Chemin Saint-Laurent sera l’artère au centre des développements à venir. Dès lors francophones et anglophones prévoient de grands projets. Les grands projets impliquent le passage des tramways et des fils électriques ce qui nécessitera la démolition de bâtiments du côté ouest entre Saint-Jacques et Roy entre 1889 et 1891. À la fois, on fait disparaître une population marginale et une « criminalité naissante ». Ce qui laissera la place à des bâtiments plus imposants et plus modernes comme le Monument-National. À partir de 1880, les usines s’implantent et deviendront le centre manufacturier du Canada.

À l’intersection de divers chemins et Côtes se forment divers villages. Dont celui des Tanneries situé dans l’actuel Plateau Mont-Royal. En 1825, il compte 116 habitants.

 

Faubourg Saint-Laurent

1806 – 514 maisons – 2780 habitants

1825 – 943 maisons – 6645 habitants

 

C’est en 1825 que l’on utilise pour la première fois  le terme « Main » pour décrire ce chemin lors de l’appellation « Main street ».

 

Les années 1830 voient apparaître hôtels, restaurants et services liés au transport.

À l’angle Saint-Laurent et Guilbault, on trouve une partie de la rue Guilbault piétonnisée et aménagée (éléphants roses) pour rendre hommage à Joseph-Édouard Guilbault qui a exploité  le «Jardin Guilbault » approximativement de 1831 à 1869. On y trouvait un jardin botanique,  animalerie, musée d’anomalies humaines, gymnase, école de cirque, patinoire, théâtre, concerts, feux d’artifices…

Le Plateau Mont-Royal devient une banlieue au milieu du 19e siècle. Le territoire agricole deviendra urbanisé.

Le milieu du 19e siècle est aussi la période où l’élite quitte la vieille ville pour se rapprocher de la montagne.

Arrivée d’immigrants au milieu du 19e des îles Britanniques et l’exode rural de canadiens-français. Ils s’établissent près de l’axe Saint-Laurent.

En 1861, Denis-Benjamin Viger léguera à son cousin Côme-Séraphin Cherrier plusieurs terres qui seront loties. C’est la naissance du Village Saint-Jean-Baptiste. L’un des quatre villages qui constituent l’actuel Plateau Mont-Royal.  Le cœur de ce nouveau développement est l’église Saint-Enfant-Jésus érigée en 1858 (5039 Saint-Dominique).

En 1864, le tramway hippomobile se rend jusqu’au Chemin des Tanneries (avenue Mont-Royal).

En 1871, le marché Saint-Jean-Baptiste est érigé. En plus d’un marché public, cet édifice qui disparaît en 1966 était hôtel de ville et salle publique. Il s’agit maintenant de l’emplacement du Parc des Amériques à l’angle de Saint-Laurent et Rachel.

La ferme Comte est acheté par Ferdinand David, Sévère Rivard, Gustave-Adolphe Drolet et Michel Laurent. Les terres seront subdivisées en lots seront ensuite vendues individuellement. Ils sont à l’origine du futur village Saint-Jean-Baptiste.

Ce développement sera possible en raison d’une tragédie, l’incendie de 1852 qui jeta 10 000 personnes sur le pavé. La ville va exiger que les nouvelles constructions soient de pierre ou de brique. Trop onéreux pour certains, ils quitteront au nord de la rue Sherbrooke. Au même moment, la ville serre la réglementation sur plusieurs métiers causant certaines nuisances (tanneries, boucheries, abattoirs…). Plusieurs artisans suivront.

La Municipalité Saint-Louis de Mile-End compte en  1891, 3449 habitants. Puis, 25 000 habitants en 1908. Annexion à Montréal en 1910 et devient le quartier Laurier. On y trouvait 25 usines employant 5000 personnes.

 

En 1875, la population aux abords de la « Main » est francophone à 61%, on y trouve peu d’immigrants. Le pourcentage francophone passe à 68% en 1892 et apparaissent quelques noms non francophones et non anglophones. Les noms francophones passent à 52% en 1906 et les noms autres que français et britanniques doublent.

 

Comme ailleurs où la révolution industrielle a lieu, la population travaille en ateliers et en usines puis elle devient aussi consommatrice de biens manufacturés.

 

Employés en manufactures à Montréal :

37 000 en 1880

61 000 en 1911

119 000 en 1921

 

La production sur la « Main » se spécialise dans le vêtement, le tabac, la bière et l’imprimerie.

 

Édifice Grothé coin Ontario – 2004 Saint-Laurent – Fabrique de cigares et cigarettes – Construit en 1906.

 

Ancienne Brasserie Ekers – 2111 Saint-Laurent – Édifice construit en 1894 et rallongé en 1920 – A logé le Musée de l’humour de 1993 à 2010.

                                                                

Pour faciliter la communication avec le port, la ville fait démolir en 1912 une propriété des Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame, dont une chapelle érigée en 1718 : chapelle Notre-Dame-de-Pitié à l’angle de la rue Notre-Dame.

 

En 1905, il devient « boulevard » Saint-Laurent. C’est à partir de ce moment que la numérotation actuelle des portes est instaurée où ce chemin devient la frontière entre l’est et l’ouest.

La « Main » est la ligne de démarcation entre les univers francophones et anglophones. Mais, elle est aussi un lieu fréquenté par tous.

 

Au début entre 1890 et 1910, la communauté juive yiddishophone ashkénaze s’installe près de l’intersection Saint-Laurent et René-Lévesque sur la « Lower Main » entre les rues Notre-Dame et Ontario. Ils  migreront au nord de la rue Sherbrooke vers 1910-1920 en suivant leur travail. Puis quittent vers Côte-des-Neiges, Outremont, etc. dans les années 1960. Dans chacun de ses déplacements, d’autres communautés immigrantes prennent leur place : chinois, portugais, grecs…

 

La « Main » constitue au début du 20e siècle une grande concentration de manufactures. Ce qui inclut également une main d’œuvre nombreuse vivant dans la précarité et s’en suivra  une vague de contestations et de mouvements de syndicalisation. En1936, un premier défilé du 1er mai. En 1937, la « Grève des Midinettes » où 7000 femmes débrayent pendant trois semaines. Des femmes canadiennes-françaises  se liguent avec des femmes juives, dont des organisatrices comme Léa Roback.

 

 

 

Au début 20e siècle, la communauté juive yiddishophone ouvre des petits commerces ce qui demande peu de capital.

 

Population juive à Montréal : 30 000 en 1911 et 60 000 en 1931.

 

Ils travaillent massivement dans la confection et le textile. En 1931, 35% de la population juive y travaille. Ils représentent 75% de la main-d’œuvre de ce secteur. Les conditions de travail y sont difficiles ce qui mène à l’organisation du prolétariat juif. Ils étaient recrutés dès qu’ils descendaient des navires.

 

Plusieurs anciennes manufactures sont visibles sur la « Main » et lui donneront le surnom du « chemin de la guenille ». On trouve au 5505 Saint-Laurent, l’ancienne usine Peck construite en 1904 et qui est maintenant le siège social d’Ubisoft.

 

Au 4040 Saint-Laurent, l’édifice Vineberg en 1912.

 

L’édifice Balfour situé au 3575 Saint-Laurent est érigé en 1929.

 

Au 3991 Saint-Laurent, l’édifice Cooper est construit en 1932.

 

En s’établissant près des manufactures, la communauté juive crée une vie juive sur et à proximité de la « Main ». En 1907, Hirsch Wolofsky fonde le Journal yiddish  « Keneder Odler » qui aménage au 4050 Saint-Laurent en 1924.

 

 

Joseph Schubert, juif né en Roumanie, arrive à Montréal en 1903. Il est élu conseiller municipal  en 1924. Ce syndicaliste et socialiste sera réélu pendant 16 ans.  Il accorde à la population ouvrière de son quartier des équipements publics (sportifs, soins médicaux gratuits, etc.). Il fera bâtir en 1932 le Bain public Schubert (3950 Saint-Laurent). Il participe à la fondation du CCF, l’ancêtre du NPD.

 

 

 

Les Monuments Funéraires Berson  s’installent sur Saint-Laurent en 1922. L’entreprise quitte la « Main » en 2015 puisque sa clientèle  vit maintenant dans l’ouest de l’île. L’écriture hébraïque  sur les monuments nous rappelait son omniprésence autrefois.

  

Au 3673 Saint-Dominique, on trouve l’ancienne  École de Mime corporel de Montréal qui s’était installée dans une ancienne synagogue.

 

Plusieurs traces de la communauté juive subsistent sur le boulevard Saint-Laurent. Le restaurant Moishes ouvre ses portes en 1938 au 3961 Saint-Laurent et deviendra renommé en raison de ses grillades.  Au 3895 Saint-Laurent, on trouve une autre institution qui existe depuis 1928 et son sandwich à la viande fumée (smoked meat) sera un classique montréalais: Schwartz. .

 

 

 

En 1917, Ida Steinberg fonde une épicerie au 4419 Saint-Laurent. Cette épicerie germe et deviendra un empire. Ses cinq enfants menés par Samuel Steinberg feront évoluer la petite épicerie en une chaîne de supermarchés qui sera la plus grande et la plus populaire au Québec! Les supermarchés Steinberg disparaissent en 1992.

 

Au 3861 Saint-Laurent se trouvait le magasin d’alimentation « Warshaw ». Fondé en 1935 par une famille juive polonaise. On choisit le nom de la capitale de la Pologne, Varsovie (Warsaw). Une erreur de transcription sur l’enseigne restera définitivement : « Warshaw ».

 

 

Joseph Schreter, juif roumain ouvre en 1928 la mercerie Schreter. Il s’installe en 1955 au 4358 Saint-Laurent à l’angle Marie-Anne. Cette entreprise familiale est toujours en activité aujourd’hui!

 

Au début du 20e, c’est l’arrivée des immigrants italiens qui se font embaucher par les compagnies ferroviaires. Fixée à l’origine à l’angle René-Lévesque et Atataken (Amherst), la communauté italienne s’établira plus au nord dans le Mile-End. L’érection de la Gare du Mile-End en 1876 y jouera un rôle déterminant.

  

La communauté chinoise a immigré au Canada à partir de la mi-19e. Elle trouve du travail dans les mines, scieries, domestiques et dans l’érection du réseau ferroviaire. Le Chemin de fer transcanadien permet le mouvement de la population plus facilement. Inspiré par des pressions xénophobes, Ottawa impose une taxe spéciale aux migrants chinois au début du 20e. Ce qui stoppera leur immigration. Plusieurs viendront dans l’est du pays pour fuir la xénophobie. On compte en 1901, 888 Chinois à Montréal.  Ils vivent dans le secteur Saint-Laurent / La Gauchetière dans ce qui sera nommé « Chinatown ». Ce terme apparaît pour une première fois en 1902. Ils demeurent peu nombreux, ils sont 1524 en 1951. Il s’agissait pour la plupart du temps d’hommes seuls.

 

 Église du Saint-Esprit & Mission Catholique chinoise - 979, rue Côté - Construite en 1835 - Érigée à l'origine par l'Église Sécessioniste d'Écosse

Édifice Wing – 120, de La Gauchetière – Construit en 1826 par James O’Donnell à qui l’on doit la Basilique Notre-Dame. À l'origine, il s'agissait de la première école non confessionnelle à Montréal (British and Canadian School). La famille Lee est propriétaire depuis plusieurs décennies. On y fabrique des nouilles asiatiques et on y vend le fameux biscuit chinois, dont les premiers à être bilingues.

 

Les immigrants du début du 20e quittent pour les banlieues et seront remplacés par des nouveaux immigrants après la 2e guerre : principalement  portugais, grecs et hongrois.

 

En 1953, c’est le début du flot migratoire portugais venant principalement des Açores. Cette communauté prend forme près de Saint-Laurent à la fin des années 1950. Création en 1958 du journal « Luso Canadian ». Fondation en 1964 de la Mission Santa-Cruz.  Achat de l’école « Our Lady Mount-Royal » en 1984 et devient l’église à l’angle de Clark et Rachel. L’Ordre des architectes honore en 1995 la communauté portugaise pour la revitalisation du Plateau Mont-Royal.

 

De 1914 à 1945, c’est-à-dire pendant les deux guerres et le Krach 1929, l’immigration est pratiquement inexistante.

 

Construction du Baxter Block (3660-3712 Saint-Laurent) en 1892.  Au même moment, tout près, la rue Prince-Arthur atteint le boulevard Saint-Laurent.

À gauche

Le Baxter-Block a perdu ses consoles et pinacles dans la décoration de sa toiture en façade.

 

Le Monument-National (1182 Saint-Laurent) érigé par l’Association Saint-Jean-Baptiste de Montréal en 1893. Réalisé par les architectes Perrault, Viau et Venne.  Prévu à l’angle Gosford et Saint-Antoine, il s’installe sur Saint-Laurent pour l’affirmation de la présence francophone dans ce milieu anglophone et immigrant. L’urbanisation sonnait comme anglicisation pour l’élite canadienne-française pendant cette période où il y a un exode aux États-Unis, fermeture d’écoles en Ontario, l’affaire Louis Riel et l’arrivée d’une grande vague d’immigrants.  On prévoit en faire un foyer pour les francophones du Québec, du Canada et des États-Unis .On prévoit louer la grande salle et avoir au Rez-de-chaussée  des espaces réservés à des commerces et magasins afin d’assurer des revenus.

 

Par manque de ressources financières, l’Association Saint-Jean-Baptiste dut louer ses espaces pour des événements de boxe et de lutte ce qui attire les moqueries des journaux. L’immigration a aussi contrecarré la vision de l’association de faire de Saint-Laurent un grand boulevard français. Malgré ses origines à la fondation, le Monument-National est un carrefour des cultures comme le deviendra la « Main ».

 

Le Monument-National comptait 1550 places. La communauté juive en fera un lieu de diffusion culturelle yiddish incontournable à Montréal, mais aussi en Amérique du Nord.  Entre 1903 et 1920, le théâtre yiddish est le plus important locataire du Monument-National où l’on pouvait voir des  plusieurs production new-yorkaise. Les productions de théâtre yiddish n’auront jamais à affronter la concurrence du cinéma, car il n’y avait peu ou pas de cinéma yiddishophone. Cette popularité au sein de la population yiddish s’étendra jusqu’aux années 1950. À partir des années 1930, la population ashkénaze s’anglicise. Ce qui fera réduire le nombre de représentations au Monument-National. L’immigration qui suit la Seconde Guerre lui donne un court soubresaut. La dernière représentation en yiddish au Monument-National en 1972.

 

Opéra Cantonais était aussi à l’affiche au Monument-National pour la communauté chinoise. Ces spectacles étaient des mascarades colorées et joyeuses. Tradition de la famille élargie et du clan explique pourquoi  les spectacles sont l’œuvre d’amateurs locaux. L’opéra chinois est inspiré de légendes anciennes. Acrobatie et ballet font partie de cette forme d’opéra. La troupe « Han Yuan » ira au Monument-National que les Chinois appelaient le théâtre des juifs.

  

Il aura l’effet d’un incubateur pour la chanson et le théâtre francophones. L’élite canadienne-française  souhaite avec le Monument-National faire du boulevard Saint-Laurent un grand boulevard français. On imagine un grand boulevard, le « Boulevard National », reliant la rue Saint-Laurent à la rue Saint-Denis qui elle mène au Quartier Latin. Cette idée de grandeur restera sur la planche à dessin. L’immigration et la constitution d’une population ouvrière en raison de la proximité de manufactures feront de la « Main » plutôt un lieu de divertissements populaires et débridés.

 

En face du Monument-National, on trouvait  le vieux marché public délabré le « Saint-Lawrence Market » qui a existé de 1829 à 1960.

Marché Saint-Laurent

 

La « Main » est une place refuge à l’abri des clergés catholiques et protestants puis de la police et des autorités – Crime organisé, prostitution, travestis, socialistes, révolutionnaires, trafic, salles de jeu, salons d’opium, maisons de débauche…  La marginalité est une façon d’être et non une mode.  On y échappe à l’autorité… un oasis de liberté.

  

Le boulevard Saint-Laurent voit apparaître à la fin du 19e, les premiers spectacles burlesques et Vaudeville.  Le Vaudeville à l’américaine vise une clientèle familiale ou l’on évite l’indécence et la grossièreté.

À partir de 1885 dans des petites salles, on voit apparaître les « Muséums ».  « Muséums » pour faire référence au caractère sérieux et savant. Où la salle est habituellement divisée en deux sections : artistes et galerie de curiosités. Dans ce genre, le « Musée Eden est inauguré le 23 mars 1891 à l’emplacement du 1206 Saint-Laurent où on comptait 200 places. Un nouvel Eden ouvre en 1894 au Monument-National au sous-sol.  Contrairement à l’autre Eden, on délaisse l’horreur pour les scènes religieuses et patriotiques (100 figures de cire).  Les « Muséums » n’ont pas une longue durée. Les « scopes » les remplacent.

L’Édifice Robillard (972 Saint-Laurent) est érigé en 1889 et est la proie des flammes en 2016 et démolie en 2017. Il loge le « Palace Theater » où le 27 juin 1896, Louis Minier organise la première projection cinématographique au Canada et devient en septembre 1896 salle de cinéma « Cinématographe Lumière ». L’expérience ne dure pas et se termine en 1898. L’édifice devient une centrale téléphonique.

Les premières projections auront lieu dans des théâtres  où des courts films entrecoupent  divers spectacles. Les premières salles « scopes » conçues pour le cinéma engagent un petit groupe d’interprètes burlesque et vaudeville. L’arrivée du cinéma parlant mettra fin à ces divertissements mixtes.

Au 4015 Saint-Laurent, on trouve l’une des plus anciennes salles de cinéma de Montréal, le Cinéma l’Amour. Fondé en 1914 sous le nom « Le Globe », il était un théâtre et cinéma à la fois. Dans les années 1920-1930, on pouvait y voir des films en yiddish. La salle devient le « Hollywood » en 1932. L’arrivée des chaînes câblées à la télévision va faire très mal aux salles indépendantes. Plusieurs pour survivre vont offrir des films pour adultes. C’est ainsi qu’en 1969, la salle devient le « Pussycat » et le « Cinéma l’Amour en 1981.

 

La densité de lieux d’amusement sur la « Main » entre de la Commune et l’avenue Mont-Royal est sans équivalent au pays à l’époque.

 On inaugure au Monument-National les « Veillés du Bon Vieux Temps » avec Conrad Gauthier en 1921 où l’on pouvait entendre Ovila Légaré et  La Bolduc entre autres…

 Les années de la 2e guerre sont difficiles en raison de la mauvaise réputation de la « Main » et de la concurrence de grandes salles comme le Rivoli, le Rialto, le Granada… Seul le Monument-National se démarque grâce à la fuite de grands talents français lors de l’occupation allemande de la France.

 

Après la 2e guerre, on estime entre 2000 et 3000 le nombre de femmes prostituées sur la « Main » entre Sherbrooke et Saint-Antoine.

 

La revue redevient populaire  grâce à Gratien Gélinas et les « Fridolinades (1938 à 1946) où  le burlesque et le pittoresque cohabitent aussi avec la critique sociale. Puis, il suivra avec « Ti-Coq » à partir de 1948 où le ton est moins burlesque et plus sérieux. On s’adresse à l’auditoire dans la langue populaire.

 

Le cinéma parlant, la radio, et la télévision vont détourner les artistes de la « Main » et conséquemment les spectateurs – S’en suivra l’ère des clubs de nuit, boîtes de Jazz et Strip-Tease. Divertissement trop explicite pour la prude télévision de l’époque!

 

Les « Night-Clubs » débutent à Montréal au commencement des années 1920 où les soirées sont animées  par un Maître de cérémonie…un MC. Le public danse entre les numéros.  Quelques « Night-Clubs » se distinguent comme le « Frolics Cabaret » au 1417 Saint-Laurent en 1930. Le jazz y fait son entrée dans les années 1940. Le « Florics Cabaret » devient le « Val d’Or » puis le fameux « Faisan Doré ». Où on y innove en 1942, le MC anime en français (Jacques Normand). Le « Faisan Doré » donnera naissance à un style et à une génération d’artistes qui se distingueront dans les années 1960-70. Le « Faisan Doré » devient le « Café Cabaret Montmartre » où se fera connaître Guilda.

Apparition après la Première Guerre des premières boîtes de jazz  dans le secteur de la rue Saint-Antoine et de la Montagne – Comparativement aux « night-clubs », les musiciens sont noirs et ne sont pas dans l’ombre des artistes de la scène. Ils sont énergiques, extravagants…ils sont le spectacle! – Louis Metcalf et son orchestre  s’installe au « El Patio » sur la « Main » en août 1949. L’ensemble était à l’image de la clientèle de cette boîte et de la « Main » : multiethnique. Les années 1950 sont la fin des boîtes de Jazz en raison de l’arrivée du Rock et de la télévision. La télévision produit des émissions de variétés qui firent disparaître les « night-clubs ». Le vide sur la « Main » sera comblé par les boîtes de strip-tease.

Le strip-tease coûte peu à produire : danseuses, un duo ou trio de musiciens et un modeste éclairage. Les boîtes de strip-tease eurent l’effet que les femmes et les familles cessent de fréquenter la « Main » qui était devenue tapageuse et grossière.

Régime de Jean Drapeau lors des années 1950 va changer la « Main » qui est malfamée et où y règne la pègre, les boîtes de strip-tease… Drapeau fait raser des pâtés de maisons et de bâtiments pour la construction des Habitations Jeanne-Mance, Complexe Guy-Favreau, Palais des Congrès, Autoroute Ville-Marie et il fait fermer les salles et bars à 1h00.

Fondation Théâtre Rideau Vert en 1950 au Monument-National (Rita Bibeau, Jean Duceppe, Juliette Béliveau…).

 La prohibition américaine (1920 à 1933) attire le crime organisé américain sur la « Main ». Au sud de Sherbrooke, plusieurs salles et bars sont sous leur emprise. Cette descente aux enfers va faire disparaître la clientèle du Monument-National.

Les années 1950 sont celles du début de la désindustrialisation. Ce qui libère d’immenses espaces industriels.

En 1959, à l’angle de Milton et Clark, c’est l’ouverture du Cinéma Parallèle dans l’ancienne synagogue « Sharre Tfile ». Signe que la communauté juive quitte le quartier pour aller s’installer plus dans le nord-ouest de l’île.

 

 

Les années 1960 sont celles de la désaffection, mais aussi où le boulevard Saint-Laurent devient un lieu de refuge des marginaux. Les immigrants y trouveront chaleur et détresse sur Saint-Laurent. Lieu insolite et fécond. Michel Tremblay et Mordicaï Richler en sont des exemples.  La librairie gaie et lesbienne  « L’Androgyne » ouvre au 3642 Saint-Laurent.

L’industrie de la confection et du textile quitte la «Main » lors des années 1960 entre Sherbrooke et le Mile-End.  Plusieurs espaces deviennent disponibles pour pas cher. Ce qui va attirer plusieurs artistes : salles d’expositions, ateliers, studios, lofts…

 Paul Buissonneau achète une ancienne synagogue en 1955 près de la « Main » au 100 avenue des Pins est. Il transforme l’édifice en théâtre en 1965, le Théâtre de « Quat’Sous » était né.

 

Claude Chamberland fonde le Cinéma Parallèle en 1967 et s’installe au 3682 Saint-Laurent. Projection de films indépendants et de recherche. Première salle de cinéma électronique en Amérique et première projection HD en Amérique. Divers festivals internationaux s’y tiennent. Il déménage au Cinéma Ex-Centris en 1999.

 

Provenant de Westmount, Leonard Cohen s’installe près du Parc Portugal en 1972 et l’habitera jusqu’à son décès en 2016. C’est dans la  petite maison de la rue Vallières qu’il écrit plusieurs de ses plus célèbres chansons.

 

Les bâtiments industriels lors des années 1970-1980 vont voir des compagnies de danse venir les occuper. Comme la Compagnie Marie Chouinard, La La La Human Steps et Fondation Margie Gillis dans l’Édifice Cooper (3991 Saint-Laurent) et l’Édifice Balfour (3575 Saint-Laurent). L’Édifice Vineberg (4060 Saint-Laurent) qui abritera  agence de photo, architectes, artistes, propriétaires de galeries…

 Théâtre La Licorne était en 1981 au 2071-2075 Saint-Laurent. Le concept Restaurant-Théâtre est un retour au café-concert du début 20e siècle.

On inaugure en 1984, au 5220 Saint-Laurent le « Lux » qui était un centre d’expositions, bar restaurant, kiosque à revues, galerie, lieu de tournage télévision (Bande des Six), théâtre, spectacle de variétés…

 

 

Les anciennes usines de confection sont parfaites pour les boîtes d’informatique et de multimédias : peu coûteux, grand et spacieux, facilement adaptables en raison de ses aires ouvertes. Et dans une trame urbaine invitante : logements, proximité des services, attraits culturels…

 

Daniel Langlois fonde en 1986 Softimage (logiciels animation 3D au cinéma) et s’installe dans l’ancienne usine Reitman (3500 Saint-Laurent) sur la « Main » au nord de Sherbrooke. Softimage collabore à des productions telles que « Men in black » et « Parc Jurassic ». Acheté par Microsoft en 1994.

 

 

Entre Sherbrooke et Mont-Royal le multimédia et l'informatique représente 50% de la main d’œuvre active – 1500 travailleurs – 860 millions de chiffres d’affaires annuels – Occupe le ¼ des espaces locatifs.

 

Les années 1990 voient les restaurations du Monument-National et du Théâtre du Nouveau Monde qui va revitaliser la « lower main ». La revitalisation de la « Main » dans sa partie sud a été possible par celle du Vieux-Port et du Vieux-Montréal. Cependant, la « Lower Main » demeure anémique entre Viger et Ontario.

Apparition de plusieurs manifestations culturelles comme le Fringe Festival en 1991

En 1985, le Club Balattou ouvre au 4372 Saint-Laurent. Ce chef-lieu de la musique du monde à Montréal a été ouvert pour offrir une première discothèque tropicale sur le boulevard Saint-Laurent. « Balattou » signifie « bal pour tous ». Ce sont sur la scène du Balattou qu'est né le festival « Nuits d’Afrique » en 1987.

 

À l’angle Sherbrooke et Saint-Laurent, on trouve au 10 Sherbrooke ouest, la conciergerie Godin construite en 1915. Il s’agit de l’une des premières constructions résidentielles de style Art-Nouveau au Canada. Réalisé par l’architecte Joseph-Arthur Godin. Les années 1980-1990, en pleine récession, transforment l’édifice en « commune » d’artistes : musiciens,  sculpteurs, photographes, designers… C’est au troisième étage que le groupe « Les Colocs » a été formé en 1990.

 

Le Café Campus vient s’établir en 1993 près de la « Main » au 57 Prince-Arthur est dans une salle appartenant à la communauté polonaise. Fondé en 1967, il est toujours géré en coopérative.

 

En 1993, le Musée Juste pour Rire ouvre ses portes dans l’ancienne brasserie Eckers.

 

L’Espace Go ouvre en 1995. Théâtre francophone. Salle multifonctionnelle. Création d’avant-garde.

 

Au 3536 Saint-Laurent, le cinéma Ex-Centris ouvre en 1999. On y comptait trois salles.

 

En décembre 2000, 159 compagnies informatiques ou multimédias sont sur la « Main » entre Sherbrooke et Bernard. C’était la plus dense concentration de ce genre au Québec. Ce qui rappelle celle de la concentration au début 20e et occupe souvent les mêmes édifices!

 

Les années 2000 sont celles de la renaissance du Faubourg Saint-Laurent avec le Quartier des Spectacles…dans l’ancien Red-Light. Il y a deux rescapés : Montreal Pool Room et Café Cléopâtre.

Café Cléopâtre – 1230 Saint-Laurent -  Édifice construit en 1895 et ce commerce existe depuis 1976.

 

 

Le Montréal Pool Room – 1219 Saint-Laurent – Ouvert en 1912 et change d’emplacement en 2012.

 

Le Canada reconnaît la « Main » comme arrondissement historique d’intérêt national du fleuve à la rue Jean-Talon.  Elle est un site patrimonial pour son apport au monde du spectacle et des arts.

 

  

En conclusion, le boulevard Saint-Laurent peut se résumer en cinq temps :

Urbanisation hors des murs

Industrialisation

Pluralisme culturel

Montée de courants artistiques

Pénétration des nouvelles technologies

 

Octobre 2020

 

Bibliographie :

 

« Saint-Laurent – La Main de Montréal » de Pierre Anctil

« Les nuits de la Main » d'André Bourassa et Jean-Marc Larue