Moulins et meuniers de la rivière des Prairies

 

Le moulin a été le cœur des collectivités humaines du Moyen Âge à la révolution industrielle. N’en déplaise aux libertariens l’être humain est un animal social, il vit en groupe. Il va se donner des moyens de vivre communauté. Le système féodal gère la vie en France depuis la période médiévale. Lors de la période des « découvertes », les puissances européennes colonisent le Nouveau Monde et la France instaure le régime seigneurial en Nouvelle-France. Le moulin est utilisé par l’ensemble des habitants de la seigneurie pour obtenir de la farine. Chose importante puisqu’à l’époque le pain constitue plus de la moitié de l’alimentation. Puis, le moulin à scie et celui à carder et fouler la laine sont importants pour la collectivité.  

À l’époque de la Nouvelle-France, peu de meuniers traverseront l’océan pour venir en Amérique. Car ceux qui possédaient un bon métier ne migraient pas. Le profil du meunier sera bien différent de celui du meunier français. Le meunier que l’on nommait également farinier faisait également la boulange. Ici, il sera  seulement meunier. En France, la seigneurie compte sur un four à pain banal que tous les habitants doivent utiliser et payer pour son utilisation. Tandis qu’ici, les censitaires auront l’autorisation de s’en construire un chez eux. Le meunier d’ici sera souvent constructeur de moulins contrairement qu’en France. Il connaît la maçonnerie, la charpenterie, la ferronnerie, etc. Les meuniers d’ici étaient très ingénieux. Le coût de construction et d’entretien d’un moulin était plus élevé : le savoir-faire était plus rare, les meules devaient être importées de France et le climat en hiver demandait un plus grand entretien. Sans compter le dégel du printemps et les glaces qui endommageaient les moulins à eau. Ce qui explique que le droit de mouture était beaucoup plus élevé qu’en France : 1/14 contre 1/26.

 Le long de la rivière des Prairies, les moulins à eau ont été beaucoup plus nombreux pour une raison évidente. Je vous propose d’en faire un bref survol… 

Dans le quartier Rivière-des-Prairies, érigé en paroisse en 1687, la première construction a été celle d’un fort en 1671 à une époque où la colonie était mise en péril par la menace iroquoise. Malgré la présence de ce fort construit à l’extrémité Est de Rivière des Prairies, les premiers colons s’établiront beaucoup plus à l’Ouest près du parc Moulin-du-Rapide (Gouin et 60e avenue). Puisque sur le site de ce parc, on y avait bâti un moulin à vent qui produira de la farine. Ce moulin qui existera de 1689 à 1781 était situé sur la terre d’un dénommé Jean-Baptiste Sicard. D’ailleurs, les Sicard deviendront une grande lignée de meuniers à travers le temps : son fils Jean y sera meunier. Le site exact de ce moulin est toujours inconnu, mais dans le parc, on y retrouve une butte qui pourrait bien correspondre à son emplacement d’origine. Après 1781, les gens de Rivière des Prairies traversaient la rivière grâce à un traversier à Saint-François (Laval) pour aller au moulin de l’endroit.

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 L’île Jésus (Laval) est concédée en 1636 aux Jésuites puis sera octroyée à quelques seigneurs avant d’être la propriété du Séminaire de Québec à partir de 1680. C’est à ce moment que l’île connaîtra un développement soutenu. Une église, un manoir, une ferme sont construits à l’extrémité Est de l’île. Saint-François en est la première paroisse (1721). Un moulin est construit en 1716 où l’on retrouve le parc La Berge du Vieux-Moulin à l’angle du boulevard Lévesque et de la Montée du Moulin dans Saint-François. Il  était visible à partir de l’église Saint-Joseph de Rivière-des-Prairies. Ce moulin à eau fera farine jusqu’au début du 20e siècle. L’île Jésus compte à l’époque une multitude de petites îles. Plusieurs d’entre elles, on y coupe du foin et on y envoi faire paître les animaux. Pour le séminaire, ces îles sont d’un intérêt indéniable en raison du pouvoir de l’eau pour éventuellement y bâtir des moulins. Près d’un de ces îlots, ce premier moulin sur l’île Jésus est bâti sur ce qu’on appelait le « Petit Domaine ». Il était d’une dimension de 60 par 30 pieds puis possédait deux moulanges (c.-à-d. deux paires de meules). Le meunier résidait dans le moulin avec sa famille. Le moulin comprenait une pièce servant de chapelle et une autre servant de salle paroissiale. Ce moulin aura la vie dure : il est endommagé par la crue des eaux printanières et les glaces en 1723. Le moulin sera à nouveau endommagé par les glaces en 1804 et 1829. On rapporte en 1736 que le meunier François Quenneville avait reçu une terre pour la mettre en culture afin de nourrir sa famille. Un certain Louis Beaulieu y est meunier en 1768. À l’hiver 1774, le moulin n’a pas fonctionné. Dans un rapport de 1792, on précise que ce moulin a été arrêté six hivers sur sept. Pour donner accès à ce moulin aux gens habitants du côté de la rivière des Mille-Îles, on ouvre un nouveau chemin en 1735 : la Montée du Domaine qui s’appelle la montée du Moulin depuis 1960. Le moulin sera incendié au début du 20e siècle puis abandonné et laissé à lui-même. Aujourd’hui, il ne reste quelques pierres d'un restant de mur de ce moulin.

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Au Sault-au-Récollet, une digue est construite entre 1724 et 1726 afin de recevoir plusieurs moulins à eau. L’ouvrage est accompli par Simon Sicard...le fils de Jean et le petit fils de Jean-Baptiste! Il avait un frère meunier également, Barthélémy. On y retrouvait un moulin à scie, un moulin à farine puis moulin à carder et fouler la laine, moulin à clous. Le site des moulins de l’île-de-la-Visitation est une construction sans pareil à l’époque du régime seigneurial. Pascal Persillier dit Lachapelle acquiert le site en 1835. Lachapelle est un personnage régional incontournable à l’époque : il construit le premier pont montréalais, le pont Lachapelle en 1836; puis, il exploita un pont à péage situé grosso modo dans le même axe que l’actuel pont Papineau entre 1849 jusqu’aux années 1880, le pont des Saints-Anges; il fait tourner un moulin sur l’île Perry; il est politiquement très actif puisqu’étant à la tête du mouvement patriote dans la région; etc.  Au 19e siècle, la digue passera de trois à cinq canaux. Dès lors, elle pourra supporter cinq moulins et le site des moulins devient un marqueur historique de la passation de la période préindustrielle à la révolution industrielle. La roue à aubes laissera sa place à la turbine puis le site deviendra un lieu de production industrielle : Vers 1870, les moulins deviendront des moulins à papier. On y produisait du carton fibre pour le milieu de la construction. Au début du 20e siècle, l’homme d’affaires James R. Walker en fait l’acquisition avec sa compagnie « Back River ». Le dernier propriétaire notoire des moulins est Fred Oberlander et sa compagnie « Milmont ». Le sifflet de la sirène des moulins rythmera la vie des gens du village du Sault. Lors de la Seconde Guerre mondiale, les moulins produiront à partir de ce carton : emballages de munitions, semelles de chaussures et cartons destinés à remplacer les fenêtres brisées par les bombardements allemands à Londres. Les activités des moulins déclinent après la guerre et cessent lors des années 1960. Les propriétaires vont sous-louer le site pour une exploitation marginale. Les années 1970 sont la fin de toutes activités. Par la suite, une vocation déjà existante des lieux, mais informelle se confirme : l’utilisation des lieux comme parc. Les années 1980 sont la période de l’action citoyenne : campagne de nettoyage du parc et prise de conscience de la valeur patrimoniale des lieux. La Communauté Urbaine de Montréal crée le réseau des parcs nature et le parc nature de l’île-de-la-Visitation est né! Ainsi la digue de Simon Sicard sera porteuse d’une grande histoire. Peu étonnant, vu l’ingéniosité des Sicard…cette lignée donnera le premier maire de Saint-Léonard-de-Port-Maurice (Léon Sicard) dont le fils sera l’inventeur de la souffleuse à neige (Arthur Sicard).

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Entre Gouin et Henri-Bourassa puis entre Lille et Bruchési, le capitaine de milice Antoine Brousseau érige un moulin à vent au milieu du 19e siècle. Mais les Sulpiciens ne lui avaient pas octroyés le droit d’y exploiter un moulin l’ont forcé à le fermé. Aucun vestige ne subsiste.

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Dans le quartier Bordeaux, un moulin est érigé par les Sulpiciens en 1798, le moulin du Gros-Sault. La terre où allait être bâti le moulin avait été concédée à Louise de Couagne en 1728. Qui devait entretenir un chemin en devanture et le maintenir praticable. On jugeait l’endroit propice pour y bâtir éventuellement un moulin. Cette terre donnait accès à une baie au courant suffisant pour faire fonctionner un moulin. À la fin du 18e siècle, la population augmentant d’autres moulins devenait nécessaire. En 1797, les sulpiciens reprennent la terre. On engage Joseph Barbeau, farinier et entrepreneur de Lachine, lui confiant la construction du futur moulin. Puis, on lui baillait le moulin pour 9 ans à partir du premier jour que le moulin fera farine. Depuis son entrée en fonction, le moulin du Gros-Sault fit perdre la place très importante qu’occupaient les moulins du Sault-au-Récollet. En 1826, Paschal Persillier Lachapelle fut le nouveau locataire et meunier du moulin. Le moulin fut vendu le 19 juillet 1837 à Charles Perry. Le contrat de vente fait la mention qu’on y retrouvait sur l’île un moulin à farine, un moulin à carder et fouler et autres bâtiments. Charles Perry trépassa peu longtemps après en janvier 1845. Le fils, Georges-Lafayette Perry administra pour sa mère le moulin. Sous Georges-Lafayette Perry, le moulin connu des jours prospères. En 1882, il est concédé à Julien-Philias Prévost pour trois ans. Avec son frère Jean-Baptiste, ils allaient être les nouveaux administrateurs du moulin. Philias était natif du Sault-au-Récollet, il est fort probable qu’il connaissait ce moulin et la qualité de la mouture qui y était produit. En 1890, Philias céda à son frère Jean-Baptiste sa part. À cette époque, plusieurs hommes d’affaires songeaient à lancer une grande entreprise consistant à créer un bassin d’eau capable afin d’approvisionner plusieurs municipalités de l’île de Montréal. On considérait le lieu pour y acheter l’île Perry et le moulin. Ayant eu vent de l’affaire, Jean-Baptiste Prévost sentit une bonne affaire. Il vendit sa propriété à un agent d’immeubles (Thomas J. Drummond). Curieusement, le prix n’apparaît pas au contrat, mise à part la mention « good and valuable consideration ». L’année suivante Drummond vend la propriété à « Dominion Construction Company Limited » et toujours avec la mention : « good and valuable consideration »! Trois jours plus tard, c’est la « Montreal Water and Power Company » qui en fit l’acquisition… sans mention de prix, à l’exception : « good and valuable consideration ». Toutes ses transactions ont eu lieu devant le notaire John Fair… une connaissance de monsieur Prévost! Semble-t-il que le montant de la transaction fut de 80 000$. Alors que Jean-Baptiste Prévost en avait fait l’acquisition pour 16 000$. Voilà, c’est en 1892 que la démolition débuta. Après avoir enfoui près d’un quart de millions de dollars la « Montreal Water and Power Company » vu ses affaires tirées de la patte et mis fin à son projet en 1893. Le massacre du lieu était complet et vain.

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Lorsqu’on parle du moulin du Gros-Sault, une confusion existe puisque du côté lavallois et situé presque en face, on retrouvait un moulin nommé le moulin du Gros-Sault au départ, mais sera mieux connu sous le nom, Moulin du Crochet. En 1772, le Séminaire construit un moulin au « Domaine du Gros-Sault », c’-à-d. à Laval-des-Rapides. On trouvait en ce lieu que le débit de la rivière était parfait pour y ériger un moulin à eau. L’entretien des moulins sur l’île Jésus laisse à désirer. La situation change quand on  décide d’attirer les marchands de blé sous l’administration de Joseph Papineau. À l’arrivée du moulin du Gros-Sault tout changera. On confiera tout au long de son histoire la gestion des moulins à des marchands qui eux sous-louent à des meuniers. Avant, l’endroit était exclusivement une réserve de bois à la disposition du séminaire (seigneur). Ce moulin comptait deux moulanges à farine et une scierie. Louis Beaulieu y est meunier à partir de 1797. En 1808, on construit à côté de l’ancien un nouveau moulin, « le moulin du Crochet », il sera muni de trois moulanges à farine. D’ailleurs, Didier Joubert meunier aux moulins du Sault-au-Récollet participe aux travaux. Plus tard, le séminaire y ajoute un moulin à carder et à fouler la laine. En raison de toutes les activités produites par ce complexe de moulins, le « Domaine du Gros-Sault » devient le centre des activités de l’île Jésus. À la fin du 18esiècle, le « Domaine du Gros-Sault » a supplanté celui du « Petit Domaine » à Saint-François. Le séminaire gardera toujours son droit sur la réserve de bois. D’ailleurs, dans son contrat une des tâches du meunier au « Domaine du Gros-Sault » pouvait ressembler à celles d’un garde forestier : de veiller sur la forêt! Le site est vendu en 1890 à François Lavoie qui revendra aux sœurs du Bon Pasteur en 1895. En 1929, la « Montreal Water & Power » achète la propriété afin de démolir puisqu’elle construit la centrale hydroélectrique de la rivière des Prairies.

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Les moulins disparaissent de nos paysages à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, mais leur présence a été essentielle au développement des collectivités du Québec. Plusieurs traces en subsistent comme des routes qui avaient été conçues pour y accéder. Quelques moulins ont été sauvegardés dans la région montréalaise à Pointe-Claire, Pointe-aux-Trembles, à l’île Perrot, à La Salle, etc. Ceux que l’on retrouvait le long de la rivière des Prairies sont rendus que des souvenirs, mais quelques vestiges demeurent  et planter une pancarte pour nommer un parc est nettement insuffisant comme devoir de mémoire.

 

Références et iconographies :

-Société d’histoire et de généalogie de l’île jésus

-Fonds Société d’histoire et de conservation du Sault-au-Récollet

-Société historique de Rivière-des-Prairies

-Fonds Cité Historia

-Archives Ville de Montréal

-Normand Perron

 

Août 2016