LES DIVERTISSEMENTS

 

 

            Sous le régime français, l’entreprise de colonisation était la première préoccupation et elle allait marquer le tissu social canadien. Dès le début de la colonisation au début du XVIIe siècle, les colons faisaient le choix de courir les bois à la place de cultiver la terre. Avec une population si peu attachée à la terre, il était pratiquement impossible de créer un noyau familial. Sans les conditions viables à l’établissement d’une famille, les divertissements familiaux et collectifs étaient très rares.

 

            Pour arriver à fixer les colons au sol, donc de limiter l’accès à la traite, on interdisait aux jeunes célibataires de faire la traite... Ou encore en 1671, ils devaient se mettre en mariage dans les 15 jours suivants l’arrivée d’un navire apportant des filles à marier, sinon la traite, la chasse et la pêche leur étaient interdites! Ces mesures découlaient de la logique suivante: le mariage sédentarise le colon et favorise l’expansion agricole et démographique.

 

            À la fin du XVIIe siècle, la course vers les bois s’estompait en raison de l’épuisement des animaux à fourrure. C’était le début d’un défrichement de terres qui semait des paroisses tout le long du Saint-Laurent. Le colon devenait un paysan... un « habitant ». Peu à peu, l’agriculture permettait une certaine aisance économique créant les conditions sociales favorables aux regroupements et aux divertissements

 

            Malgré l’établissement des colons sur la terre, un autre problème émerge: une trop faible densité démographique ou une trop petite population pour un grand territoire. La Nouvelle-France s’étendait constamment vers l’ouest, on ira s’établir toujours plus à l’ouest et le colon s’éloignait des autres et soustrayait de l’autorité. Avec une population éparpillée dans l’immensité du pays, les rencontres entre parents, amis ou voisins sont forts difficiles.

 

            D’un point de vue militaire, cet éparpillement ou ce manque de densité, compliquait la défense de la population contre la menace iroquoise. Après le premier quart du  XVIIIe siècle, le découpage territorial était fait pour arriver à une densité ininterrompue d’habitations. Ce qui était nécessaire à la vitalité économique et du climat social de la colonie. Mais, l’attitude particulière et surtout indépendante de l’habitant faisait persister cet alignement éloigné ne favorisant pas les réjouissances collectives.

 

                              Attitude de l’État et de l’Église envers les divertissements

 

            L’attitude de l’Église envers les divertissements et les réjouissances n’était guère favorable. Par exemple en 1685, Monseigneur de Laval demandait au gouverneur de ne pas donner de bal, de danses ou autre libertinages dangereux après un repas. Ou encore en 1691, les curés paroissiaux recevaient la recommandation de détourner leurs paroissiens des lieux où on y tenait bals et danses. Pour illustrer la position du clergé, madame Bégon citait le curé de Montréal: « ...Toutes les assemblées, bals et parties de campagne étaient toutes infâmes, que les mères qui y conduisaient leurs filles étaient des adultères, qu’elles ne servaient que de ses plaisirs nocturnes que pour mettre un voile à leur impudicité et à la fornication et faisant le geste de ceux et celles qui dansent »! Rien à faire, l’élite (la bourgeoisie et la petite noblesse) ne donnait pas l’exemple, elle fréquentait toujours les réjouissances champêtres.

 

            L’attitude envers le théâtre n’était guère plus permissive. En 1694, monseigneur de Laval (encore !) qualifiait « les spectacles et les comédies d’impures, d’injurieuses au prochain, qui ne tendent d’elles-mêmes qu’à inspirer des pensés et des affections tout a fait contraire à la religion... ». Le « Tartufe » de Molière était matière de dispute entre le gouverneur Frontenac et l’évêque Saint-Vallier.  L’évêque, pour obtenir la non-présentation de la pièce, donnait cinquante pistoles au gouverneur! On faisait même planer la menace d’excommunication (en 1703) envers les comédiens, les farceurs, etc. Malgré tout, les Canadiens pouvaient assister à des représentations puisque quelques braves gentils hommes présentaient des pièces d’auteurs à la mode.

 

            Dans le cas de l’autorité civile, elle se joignait au clergé pour assainir les divertissements populaires. Des aubergistes en faisaient les frais: puisqu’on donnait à jouer, lors des jours de vêpres, aux cartes, aux dés et au billard. À Québec en 1748, l’intendant Bigot interdisait les glissades en « traînes » et en patins dans les pentes de la ville. En raison de plusieurs accidents causés par des glissades, la ville sévit sévèrement: « Toute personne prise à glisser sera mise à l’amende de 10 sols. Dans le cas d’un enfant, il sera maintenu au cachot jusqu’au moment où les parents auront payé l’amende »!

 

                              Caractéristiques et loisirs des différentes couches sociales

 

            Même si l’adversité du pays et l’omniprésence d’un cadre social étaient nuisibles, l’habitant trouvait toujours moyen de s’amuser. Il était très accueillant si l’on se fît aux correspondances de plusieurs voyageurs. Selon eux, l’habitant n’hésitait pas à franchir de longues distances pour aller s’amuser.

 

            En Acadie, sur l’île Sainte-Croix, on y retrouvait en 1607 « l’ordre du Bon Temps » fondé par des gens de qualité. Cet ordre consistait en des réunions gastronomiques mises sur pieds par Champlain. L’hôte œuvrait comme maître d’hôtel et il avait à chasser et à pêcher pour préparer sa table. À la fin du repas, le groupe désignait le prochain hôte en lui remettant le collier et la canne emblématique de « l’ordre du bon temps ».

 

             La musique

 

            Chez la petite noblesse canadienne, la musique occupait une place importante. L’une des premières mentions d’un violon était celle de 1685 dans une veillée chez le seigneur Giffard de Québec. Les navires de France amenaient d’autres instruments: en 1648 à la messe de Noël, on pouvait y entendre de la viole. D’ailleurs, la musique était très présente à l’église pour y célébrer la messe. Bien sur, il n’y avait pas de connaissances musicales sans enseignements académiques... donc jésuites. Parmi les professeurs on retrouvait le futur découvreur du Mississippi, Louis Joliet, ce dernier jouait de l’orgue.

 

            La musique soustrayait l’individu des périodes difficiles de la vie... Entre autres Montcalm invitait régulièrement ses amis à entendre de la musique de chambre. Un autre militaire, le sieur Le Verrier rédigeait un recueil d’opéra.

 

            Chanson(s)

 

            L’apport du midi de la France au folklore canadien français est indéniable. Et parmi les chansons épiques,  il y avait celles de la « complainte de Cadieux » relatant un récit du début du XVIIIe siècle. L’un des chants le plus fredonnés par la Canadienne, lorsqu’elle travaillait, était les « pastourelles » médiévales. Tandis que le canadien était moins sentimental dans ses airs fredonnés au travail. Il chantait davantage des chants religieux, par exemple: « La complainte du blasphémateur ». Durant les tâches artisanales, on retrouvait des chants de métier: « Le fouleur d’étoffe » ou du « Breilleur ». Bien des chansons provenant du répertoire familial qui était puisé du Moyen Âge. Comme le chant, « Quand le bonhomme semait son avoine ». Un autre répertoire de chanson est mentionné. Plus la Nouvelle-France était composée de gens en mouvement, la chanson de voyageurs était très présente : « Retour du soldat », « Retour des voyageurs », etc. Bref, il n’était pas nouveau de chanter pour donner la cadence aux rameurs d’embarcations! Encore moins étonnants que l’on chantait, les traiteurs partaient en groupe muni d’eau-de-vie... Est-ce qu’il existe d’autres incitations à chanter ?

 

Instruments de musique

 

            Durant le régime français, la musique orale était plus accessible que la musique instrumentale. Lors de décès ou autres événements nécessitant un inventaire de biens personnels, on retrouvait peu d’instruments de musique. Chose à mentionner, les instruments à vent étaient pratiquement inexistants. Tandis que le plus répandu était le violon. D’ailleurs, bon nombre d’entre eux étaient fabriqués au Canada.

 

La lecture

 

            Au travers de divers inventaires datant de la seconde partie du XVIIe siècle, on retrouvait un bon nombre de livres. Surtout des œuvres religieuses... Mais, on lisait également des travaux de philosophie, de géographie, de droit et d’histoire.

 

Les loisirs du peuple

 

            La veillée folklorique chez l’habitant arriva tardivement en Nouvelle-France, elle était plus caractéristique du régime anglais. Durant la majeure partie du régime français, la population qui était disproportionnellement masculine, allait à l’auberge (ou au cabaret) pour s’amuser. Dans ces lieux, on s’amusait en chantant, en dansant et en jouant aux cartes, au billard et aux dés. Les habitants, qui étaient généralement des hommes, allaient généralement dans les auberges pour trouver la compagnie des femmes. Ces lieux devenaient, pour l’autorité civile et religieuse, un peu trop frivole et libertine. Conséquemment, on imposait à ces établissements des règlements très stricts. Mais sa clientèle se soumettait très peu souvent à la réglementation puisque cette clientèle était souvent composée de gens influents. Tandis que les moins influents étaient généralement des soldats, des explorateurs...brefs des voyageurs qui voulaient toujours s’amuser fermement.

 

            Les réjouissances frivoles quittaient tardivement les auberges pour se transposer en soirées à la maison. En raison d’une meilleure sécurité et d’une aisance économique permettant d’établir une unité familiale sur un lopin de terre. Ces dernières conditions devenaient de plus en plus possibles à partir du XVIIIe siècle.

 

Apport militaire aux mœurs et à la culture

 

               L’histoire de la Nouvelle-France a toujours été marquée par des guerres ou des guérillas perpétuelles contre les Iroquois, les britanniques et les futurs américains. Donc, l’envoi régulier de troupes ne pouvait qu’influencer le tissu social dans ses habitudes. Puisque les soldats logeaient souvent chez l’habitant.

 

            Lors de la guerre de conquête, les troupes de Montcalm provenaient en grande partie du sud de la France. Alors, les soirées typiques du terroir, où le folklore oral est à l’honneur (contes, complaintes, etc.) est originaire des contrées ensoleillées du midi de la France.

 

Les divertissements français vs. ceux des Canadiens

 

            Les réceptions champêtres ou familiales au Canada sont différentes de celles de France. En France, on aménageait l’étable ou la grange pour bien recevoir ces invités. Après le repas, la femme pouvait vaquer à ses occupations quotidiennes tout en écoutant les conteurs ou les chanteurs. En Nouvelle-France, il aurait été peu hospitalier d’inviter ses invités à l’extérieur en raison de l’hiver. Alors, c’était la cuisine qu’on aménageait en salle commune ou en parquet de danse. Autre différence, personne ne songeait à faire des tâches ménagères... on était tout présent pour s’amuser.

 

            Chez le Canadien, on s’amusait avec des cartes et des jeux de société comme le « balai ». Ce jeu consistait à identifier, avec les yeux bandés, la personne que l’on arrivait à toucher avec un balai. La personne touchée devait crier et on devait essayer de l’identifier.

 

            La période située entre Noël et le Carême était la plus intense dans la population. Les réceptions se suivaient continuellement. Les invitations se faisaient à la messe ou par personnes interposées (bouches à oreilles). En général, l’organisation et les invitations étaient l’affaire des aînés.

 

 

Les danses

 

            La danse était le divertissement par excellence. Elle était pratiquée autant par le peuple que par la bourgeoisie. Peu importe le rang social, les types de danses les plus répandues étaient « la quadrille » et « le menuet ». Cette dernière danse (le menuet) était dansée même par le paysan... Signe de peu d’égard envers la stratification sociale. Puisque le menuet était en Europe une danse aristocratique. Il en était de même pour l’habillement: dans la population, on pouvait s’habiller et afficher des couleurs qui étaient typiques d’aristocratie européenne. Bref, les habitants s’adonnaient à cette danse particulièrement gracieuse et remplie de salutations distinguées!

 

            On dansait également le quadrille qui était une danse où l’on regroupait un nombre pair de couples. Le quadrille était une danse « à répondre »... bref « à contredanses ».

 

Les jeux

 

            Durant le XVIIe siècle, les cartes étaient le jeu le plus pratiqué par la population. Autant pour la population mobile (coureurs des bois, soldats, fonctionnaires, etc.) que pour la population sédentaire les cartes et les dés faisaient de chacun des parieurs qui jouaient souvent leurs soldes entiers. L’autorité civile s’en mêlait en interdisant aux aubergistes et aux cabaretiers de donner à jouer aux cartes et aux dés.

 

            Les cartes étaient de loin le jeu le plus populaire et joué par tous. La population jouait souvent au « picquet » tandis que les gens de qualité s’adonnaient au « quadrille » ou au « pharaon ». Les habitants de la Nouvelle-France jouaient également aux dames: il est à savoir que les dames peuvent être jouées à la « française » ou à la « polonaise ». C’est-à-dire sur un damier de 64 cases (françaises) ou 100 cases (polonais). Au Canada c’était le damier français qui fut introduit. Les pions du jeu de dames n’étaient pas comme aujourd’hui, rouges et noirs. On les distinguait de par leurs formes: les uns étaient carrés et les autres étaient hexagonaux. D’autres jeux étaient pratiqués, comme les échecs et le galet. Toujours parmi les plus pratiqués, il y avait le billard. Pour y jouer, il fallait se rendre dans les auberges (ou cabarets). Tout comme les cartes et les dés, le billard était un jeu où les joueurs aimaient gager... Donc qui causait des désordres publics!

 

Références:

Les divertissements en Nouvelle-France; de Robert-Lionel Séguin

La civilisation traditionnelle de l'habitant au 17e et 18e siècle; de Robert-Lionel Séguin

La vie libertine en Nouvelle-France au XVIIe siècle; de Robert-Lionel Séguin