Les Écossais du boulevard Gouin

Au milieu du 19e siècle, l’élite montréalaise quitte la vieille ville devenue trop insalubre et va s’installer sur les flancs du Mont-Royal. C’est la naissance du « Mile Carré Doré » ou « Golden Square Mile ». Cette élite est majoritairement écossaise se fait ensuite construire des résidences de villégiature à proximité du Lac Saint-Louis, du Lac des Deux-Montagnes et de la rivière des Prairies à partir de la fin du 19e siècle.

Leur attachement à l’Empire britannique est fort et se manifeste culturellement par la pratique de loisirs bien anglais comme les sports équestres et nautiques. Hugh Paton fonde le club de canotage de Cartierville en 1904. Ces hommes possèdent de grands moyens et de grandes périodes de loisirs. Ils se feront construire de grandes et luxueuses maisons secondaires. Ils transforment des terres agricoles en lieu de villégiature. Ils vont s’agrémenter de belles réceptions champêtres, de parties de chasse à courre, d’équitation, de pêche, de navigation, etc.

Club de canotage de Cartieville sur la rue Cousineau fondée en 1904 - Pont Lachapelle à droite

Club de canotage

On retrouve ce phénomène dans la partie ouest de l’arrondissement Ahuntsic-Cartierville dans le secteur Saraguay. Puis tout à côté dans la partie ouest de Sainte-Geneviève dans le secteur Bois-Francs. On retrace dans ces lieux la présence et le passage des familles les plus puissantes de Montréal et du Canada. Comme les : Ogilvie, Gault, Paton, Molson, Mac Dougall, etc.

Cliquez pour agrandir

Via Google Maps, on voit les deux anciens domaines que sont le Bois-de-Saraguay et le Bois de-Liesse

 

La Communauté Urbaine de Montréal (CUM) acquiert entre 1970 et 1992 plusieurs grands espaces naturels afin de les protéger et de mettre en valeur un patrimoine naturel et culturel. C’est la naissance des « Parcs Nature ». Deux de ces parcs portent les traces de cette élite venue s’y installer pour la villégiature : Le Bois-de-Liesse et le Bois-de-Saraguay. Intéressons à ces Écossais en bordure du boulevard Gouin.

 

Saraguay

Sous le régime français, on décrit l’endroit comme « Beau Bois ». On concède des terres à des premiers colons entre 1717 et 1725 le long de la Côte Saint-Louis aussi appelée la Côte Bois-de-Boulogne l’actuel boulevard Gouin. En 1825, cette côte compte 325 habitants. Il s’agissait d’un milieu agricole. Vers 1870, elle fait partie de la municipalité de paroisse de Saint-Laurent.

Carte début 19e siècle. La paroisse Saint-Laurent s'étendait jusqu'à la rivière des Prairies. Cette partie comprend les futurs territoires de Cartierville et de Saraguay

Une montée, un chemin nord-sud,  est ouvert au début du 19e siècle : Marcel-Laurin – Laurentien – Lachapelle. Elle traversait la Côte Saint-Louis. À la fin du 19e et au début du 20e siècle, des membres de l’élite montréalaise anglophone viennent acquérir des propriétés à des fins de villégiature au nord de cette montée et du côté nord du boulevard Gouin.

Carte de 1914. On aperçoit la nouvelle municipalité de Saraguay

Le Canadien National (CN) fait passer une ligne dans Saraguay à partir de 1913. Afin de mieux protéger leur quiétude, les habitants forment la municipalité de Saraguay en 1914. En 1921, on y compte 55 habitants. En 1964, on retrouve seulement trois commerces : une épicerie, un garage et un restaurant. Il n’y avait pas de services d’incendies ou de police, ni école, ni église ou de salle publique. Il n’y a pas de trottoirs malgré que les chemins soient pavés! La plupart des conseillers municipaux résident à l’extérieur. Hugh Paton y est élu maire alors qu’il est à Londres! Les seuls conseillers qui sont résidents sont des canadiens-français : Cousineau et Martin.

Ces résidents occupent leur propriété de façon saisonnière. Ils se connaissent entre eux très bien et sont souvent même déjà lié par les affaires et par la famille. Ils sont aussi parfois voisins dans le « Mile Carré Doré » et voisins dans Saraguay!

Au 9095 Gouin Ouest, on trouve une habitation qui relate l’histoire de cette élite qui venait passer ses vacances dans le nord de l’île : la Maison Mary-Dorothy Molson aussi appelée le Manoir Mac Dougall. Cette demeure a été construite en 1930 à la fin de ce cycle de construction de maisons de villégiatures suite au Krach de 1929. Cette maison reste au sein de la famille jusqu’en 1974. La CUM en fait l’acquisition pour l’inauguration et l’incorporer au nouveau parc Bois-de-Saraguay.

Le 9095 boulevard Gouin Ouest - Maison Molson-Mac Dougall - On voit un corps central d'origine et les ajouts: la serre du côté ouest (à gauche) et la nouvelle aile du côté est (à droite)

La famille Mac Dougall arrive à Saraguay en 1875. George Campbell Mac Dougall (1843 -  1892) fait construire une humble habitation entre 1884 et 1892. Son épouse, Grace Brydges (???? – 1883) achète en copropriété des terres avec Gavin Lang Ogilvie.

Humble demeure construite entre 1884 et 1892

George Campbell Mac Dougall arrive au Canada en 1857. Il étudie à McGill. Puis, il travaille à la Banque de Montréal qui l’envoi à sa succursale de New York où il développe son intérêt pour les sports équestres. Passion qu’il ramène avec lui à Montréal. Il n’aura qu’un seul enfant : Hartland Brydges Mac Dougall.

Photos du Back River Polo Club vers 1908

Hartland Brydges Mac Dougall (1876 – 1947) hérite au décès de sa mère des terres qu’elle avait achetées. Il épouse Edit Reford en 1899. En 1903, il fait construire une maison de villégiature au 9075 Gouin Ouest. Il possédait une résidence permanente sur la rue de la Montagne. Après 1930, il semble s’établir en permanence au 9075 Gouin Ouest. Il meurt en 1947, la succession fait démolir cette demeure.

Edit Reford (1874 – 1970) est issu d’une famille riche : son père, Robert Reford a fait fortune dans le transport maritime. Edit passe beaucoup de temps dans la résidence d’Elsie Meighen à Métis-sur-Mer. D’ailleurs, les jardins d’Elsie sont aujourd’hui les Jardins des Métis. Edit partage cette passion pour l’horticulture.

Hartland Campbell Mac Dougall (1905 – 1997), fils de Hartland Brydges Mac Dougall et d’Edit Reford, est courtier comme son père et son grand père. Il épouse Mary-Dorothy Molson en 1928. Il est membre du « Montreal Polo Club » et du « Montreal Hunting Club ». Il est aussi directeur du club de hockey « Canadien » et du club de baseball les « Royaux ».

Hartland Campell Mac Dougall et Mary-Dorothy Molson

Montreal Hunting Club au début du 20e siècle à Cartierville

 

Mary-Dorothy Molson (1904 – 1992) est la fille d’Herbert Molson président de la brasserie Molson. Elle a étudié en banlieue de Londres puis termine ses études à Paris. Elle fait construire en 1930 l’actuelle résidence du 9095 Gouin Ouest. Cette maison est surnommée « Goodwood ». La propriété est à son nom et non à celui de son mari. C’est l’époque de la crise, la propriété est celle de Mary-Dorothy…Molson!

Vues aériennes 1947 - On voit les maisons Mary-Dorothy Molson et d'Edit Reford côte à côte.

Mary-Dorothy Molson est la belle-fille d’Edit Reford. Elles se côtoient  pendant 40 ans. Elles partagent une passion commune : l’horticulture. Elles ont tous deux grandi de la « Mile Carré Doré ».

Construite en 1930, la maison a été construite par l’architecte A.T. Galt Durnford. On lui doit l’église Saint-Georges sur la rue Stanley. Le couple Mac Dougall-Molson a quatre enfants en 1936 alors Durnford agrandit la résidence en ajoutant une nouvelle aile du côté Est et une serre du côté Ouest.

Église Saint-Georges

Serre ajoutée du côté ouest en 1936

Nouvelle aile ouest et garage ajouté en 1936 du côté est

Porte surmontée d'un emblème d'armoiries

Durnford réalise une habitation de style néo-géorgien et utilise de la pierre de moellon. Chose très rare pour ce style. Plusieurs éléments sont intéressants dont l’œil de bœuf et l’emblème d’armoiries. Il s’agit d’une maison de 60 pièces : 27 habitables, 33 non habitables, 6 salles de bain, 2 vestibules, une buanderie, un garage…

 

Le terrain comprenait des jardins de fleurs aujourd’hui disparues. On peut toujours apercevoir les grands espaces gazonnés et les arbres centenaires. La propriété est ceinturée par un muret de pierre en moellons. Un quai existait sur le côté de la rivière pour l’amarrage des yachts.

Muret de pierre et quai - Niveau de l'eau anormalement haut en raison de l'inondation printanière de 2017

Muret sur Gouin

La famille Mac Dougall n’est pas parmi les plus proéminentes, mais elle fait sa place grâce à la fortune qu’ils feront dans le courtage et à travers leurs mariages qui les allient à des grandes familles (Reford et Molson).

Mary-Dorothy Molson vend la propriété en 1974 et va vivre le reste de sa vie sur la rue Cedar. En 1981, suite à une mobilisation populaire, le gouvernement du Québec décrète Saraguay arrondissement naturel. La même année, la CUM en fait l’acquisition. L’édifice loge brièvement la Société de verdissement du Montréal métropolitain. Puis a servi à plusieurs tournages télévision et cinéma.

On retrouvait plusieurs autres familles prestigieuses dans Saraguay. Sur le site du Collège Sainte-Marcelline, il y a une ancienne maison de villégiature ayant appartenu à la famille Gault. À l’ouest du collège, il y avait la maison de William Watson Ogilvie construite vers 1931 et démolie en 1985. On y voit toujours sa maison du chauffeur au 9185 Gouin Ouest.

Maison William Watson Ogilvie (haut) et la maison du chauffeur (bas)

La présence de tous ces Écossais explique pourquoi que le premier match de polo à être disputé à Montréal eu été à Cartierville. Hugh Paton organisait des parties de polo sur son île, l’île Paton. Dans la maison Molson-Mac Dougall, il y a dans la salle de rechange une représentation de bâtons et de balles de polo au plancher.

Le « Montreal Polo Club» y est né avant la 2e guerre mondiale. Ce club était aussi nommé le « Back River Polo Club ». « Back River » était un terme utilisé par les anglophones pour désigner la rivière des Prairies. Au sud de Gouin, on retrouvait des écuries. Il y a plusieurs personnes de Cartierville et de Saraguay parmi les fondateurs du « Montreal Jockey Club » aussi appelé « Blue Bonnetts ».

 

Le Bois-de-Liesse

Fondé en 1642, Montréal passe entre les mains des Sulpiciens en 1663. Ils divisent l’île en « Côtes ». Une « Côte » est un chemin qui fait face habituellement à un cours d’eau autour de laquelle s’articule des terres qui seront octroyées à des colons. Ces concessions étaient de longues bandes de terres rectangulaires très étroites.

Les Côtes dont celle de la Côte -de-Liesse (2) - Plan terrier 1702

La Côte-de-Liesse était reliée à la Côte Sainte-Geneviève (boulevard Gouin) par le Chemin de la Côte-de-Liesse. Le Bois-de-Liesse qui se retrouve dans la partie Est de la Côte Sainte-Geneviève reste à vocation agricole jusqu’à la fin du 19e siècle.

Au 9432 Gouin Ouest, on retrouve la maison Pitfield. Ce bâtiment est situé en plein cœur d’un domaine appartenant à de ces riches Écossais qui sont venu s’établir dans le secteur pour la villégiature.

Côté nord de la Maison Pitfield

Côté sud de la Maison Pitfield

Au début du 20e, la propriété appartient  à Damasse Bertrand. D’ailleurs, le ruisseau qui passe sur la propriété qui prend sa source à Dorval et qui vient se jeter dans la rivière des Prairies se nomme Bertrand.

En 1906, Albert Edward Ogilvie achète la propriété. Les Ogilvie ont fait leur fortune dans la minoterie (farine) dont la fameuse « Farine Five Roses ». Ogilvie se fait construire du côté nord une résidence de pierre : l’actuelle retraite Villa Saint-Martin (9451 boulevard Gouin Ouest).

Entrée de la retraite Saint-Martin sur Gouin

Corps principal et bâtiment d'origine d'Albert Edward Ogilvie

 

Agrandissement du bâtiment dans les années 1960

Puis, dans les années 1920, il fait construire du côté sud de Gouin deux maisons jumelles et un garage pour ses employés (9434 - 9436 boulevard Gouin Ouest). Ces deux maisons d’inspiration flamande avec la forme élancée et mansardée de la toiture, le revêtement en déclin de bois confirme la vocation champêtre.

Maisons jumelles flamandes

Au 9409 Gouin Ouest, on retrouve un bâtiment construit dans les années 1920 qui servait à l’élevage de chevaux et de bovins. Le lieu deviendra plus tard l’actuel lien de retraite Villa Marguerite (9425 boulevard Gouin Ouest).

Bâtiment de ferme pour l'élevage

Il existait depuis la fin du 19e siècle au 9428 Gouin Ouest , la maison Vinet. Cette résidence de villégiature avait déjà logé le gouverneur général du Canada, George Vanier.

Vue aérienne 1947 - Étendue du Domaine Ogilvie: En haut, la maison d'Albert Edward Ogilvie; En allant vers le bas, les maisons jumelles flamandes, le bâtiment de ferme et la maison Vinet

Vue aérienne 1947 - Les maisons jumelles flamandes, le bâtiment de ferme et la maison Vinet

Aux débuts des années 1950, le Domaine Ogilvie est démembré. Les Jésuites achètent l’ancienne résidence Ogilvie. Puis arrive une Mac Dougall!

En 1951, Grace Pitfield achète la maison Vinet pour s’y installer et les deux maisons jumelles pour y loger son jardinier et sa dame de compagnie!  Grace Pitfield, né Grace Mac Dougall (!), elle est la fille de Hartland Campbell Mac Dougall qui habite la maison Molson - Mac Dougall. Elle épouse Ward Chipman Pitfield qui est  courtier et qui possède une entreprise de courtage. Ceci  rappelle les trois générations de Mac Dougall à Saraguay qui œuvrait dans le courtage. Ce qui évoque à nouveau la proximité existante parmi ce groupe du « Mile Carré Doré » en villégiature.

Grace Pitfield fait construire entre 1952 et 1954 la maison que nous appelons  maintenant la maison Pitfield (9432 boulevard Gouin Ouest). Cette habitation s’inspire des maisons de villégiature anglaises du début du 20e siècle avec sa grande toiture munie de lucarnes, son revêtement en crépi, sa toiture en bardeau de bois, ses ouvertures encadrées de boiseries et ses volumes asymétriques.

Maison Pitfield

Dans les années 1970, les terres agricoles reculent devant l’urbanisation. Entre 1973 et 1975, l’autoroute 13 ou Chomedey est érigé avec le Pont Louis-Bisson pour relier l’aéroport Dorval (Pierre-Elliott-Trudeau) au nouveau de Mirabel. Grace Pitfield cesse son élevage de chevaux et de bovins au 9425 boulevard Gouin Ouest en 1979. Elle vend la propriété à la CUM en 1980. La maison Pitfield est restaurée et aménagée en chalet d’accueil de 1987 et 1988.

La maison Vinet est la proie des flammes aux débuts des années 1980. Les restes sont rasés en 1982. Les fondations seraient sous l’actuel stationnement. On aperçoit toujours l’emplacement de l’ancienne fontaine située devant la maison et l’ancienne piscine datant des années 1960 à l’arrière.

Située du côté nord de la maison Pitfield: l'ancienne fontaine

Le plan d'eau du côté sud de la maison Pitfield: ancienne piscine

Entre 1970 et 1992, la CUM acquiert plusieurs grands espaces naturels comme le Bois-de-Liesse et le Bois-de-Saraguay afin de les protéger et de mettre en valeur un patrimoine naturel et culturel.

 

Octobre 2017

 

Bibliographie:

La Résidence Mary Dorothy Molson - 9095 boulevard Gouin ouest - Étude histoirique (octobre 2008), Ville de Montréal - Par Céline Topp, Gilles Dufort et Denise Caron.

Analyse de la valeur patrimoniale de la maison Mary Dorothy Molson (octobre 2008) - 9095 boulevard Gouin ouest, Parc-Nature du Bois-de-Saraguay, Arrondissement Ahuntsic-Cartierville - Ville de Montréal - Par Céline Topp, Gille Dufort et Jean Doré.

Club de canotage de Cartierville 1904 - 2014 - Cent ans de sports nautiques sur la rivière des Prairies - Publication du Club de canotage de Carterville. 2014.

Géographie historique des côtes de l'île de Montréal - par Ludger Beauregard - Cahiers de géographie du Québec. 1984.

Grand répertoire du patrimoine bâti de Montréal (Site Web)

Site personnel de monsieur Guy Billard: http://aprpr.org/

 

Iconographie:

Musée McCord

Grand répertoire du patrimoine bâti de Montréal

La Résidence Mary Dorothy Molson - 9095 boulevard Gouin ouest - Étude histoirique (octobre 2008), Ville de Montréal - Par Céline Topp, Gilles Dufort et Denise Caron.

Analyse de la valeur patrimoniale de la maison Mary Dorothy Molson (octobre 2008) - 9095 boulevard Gouin ouest, Parc-Nature du Bois-de-Saraguay, Arrondissement Ahuntsic-Cartierville - Ville de Montréal - Par Céline Topp, Gille Dufort et Jean Doré.

Archives Ville de Montréal

Guy Billard